EUDR et produits tropicaux : comment sécuriser votre traçabilité avant l’échéance 2025-2026
Votre café, votre bois, vos emballages : pourquoi l’Europe veut connaître leur origine exacte
Vous exportez du café réunionnais vers l’Europe. Vous importez du bois pour votre activité de construction. Vous transformez du cacao en chocolat local. Ou vous utilisez simplement des palettes et du carton pour conditionner vos produits.
D’ici fin 2025 ou mi-2026, vous devrez prouver que ces matières premières n’ont pas contribué à la déforestation. Pas avec une déclaration sur l’honneur. Pas avec un certificat d’origine classique. Avec des coordonnées GPS des parcelles de production, une preuve documentée que ces parcelles étaient des forêts ou non au 31 décembre 2020, et une traçabilité complète de votre chaîne d’approvisionnement.
Le Règlement européen sur la déforestation (EUDR) transforme radicalement les exigences de traçabilité pour sept produits de base et leurs dérivés. Les sanctions sont dissuasives : jusqu’à 4% du chiffre d’affaires annuel et exclusion des marchés publics. Surtout, sans cette conformité documentée, vos produits ne pourront tout simplement plus entrer sur le marché européen — ou en sortir, si vous exportez depuis l’Europe vers des pays tiers.
Voici comment identifier si vous êtes concerné, ce que le règlement exige concrètement, et les étapes pour sécuriser votre conformité sans dépendre d’un consultant en permanence.
Sept produits, des milliers de références concernées — êtes-vous dans le périmètre ?
Le règlement EUDR, publié au Journal officiel de l’Union européenne le 9 juin 2023, cible sept matières premières responsables de l’essentiel de la déforestation mondiale : bétail, cacao, café, huile de palme, caoutchouc, soja et bois.
L’EUDR ne s’arrête pas aux matières brutes. Il couvre également tous les produits dérivés et transformés qui contiennent ces matières premières, même en faible proportion. Cela inclut :
Pour le café : café torréfié, café soluble, extraits et concentrés de café
Pour le cacao : fèves, pâte, beurre et poudre de cacao, chocolat, préparations alimentaires contenant du cacao
Pour le bois : bois de construction, meubles, papier, carton, pâte à papier, ouvrages en bois
Pour le caoutchouc : pneus, joints, tuyaux, articles divers en caoutchouc
Pour l’huile de palme : huiles végétales, margarines, savons, cosmétiques, biocarburants
Pour le soja : tourteaux pour alimentation animale, huile de soja, lécithine
Pour le bétail : viandes bovines, cuirs, produits laitiers si issus de zones à risque
À La Réunion, les secteurs les plus directement concernés sont :
- Les producteurs et exportateurs de café (bourbon pointu, café conventionnel)
- Les importateurs de bois pour la construction, l’ameublement ou l’emballage
- Les chocolateries et pâtisseries utilisant du cacao importé
- Les entreprises de transformation utilisant du papier, carton, palettes en bois
- Les fabricants utilisant du caoutchouc (joints, pièces industrielles)
- Les distributeurs et revendeurs de ces produits sur le marché européen
Important : même si vous ne produisez pas la matière première, si vous mettez ces produits sur le marché européen (première commercialisation dans l’UE) ou si vous les exportez depuis l’UE vers des pays tiers, vous êtes « opérateur » au sens de l’EUDR et soumis aux obligations complètes de diligence raisonnée.
Dates d'application et évolutions réglementaires — où en est-on vraiment ?
Les dates d’application de l’EUDR ont connu plusieurs reports, créant une incertitude pour les entreprises.
Calendrier officiel actuellement en vigueur :
- 30 décembre 2025 : application pour les grandes et moyennes entreprises
- 30 juin 2026 : application pour les micro et petites entreprises
Attention : le 21 octobre 2025, la Commission européenne a proposé une modification incluant un « délai de grâce » de six mois pour les contrôles et sanctions (grandes entreprises) et un report supplémentaire pour les petites entreprises au 30 décembre 2026.
Le 19 novembre 2025, le Conseil européen a adopté un mandat de négociation préconisant un report uniforme au 30 décembre 2026 pour tous les opérateurs (grandes et moyennes entreprises), avec six mois supplémentaires pour les micro et petites entreprises (soit juin 2027).
Ces modifications doivent encore être approuvées par le Parlement européen. Les négociations sont en cours et un accord doit être trouvé avant le 30 décembre 2025, faute de quoi les dates initiales s’appliqueront.
Notre recommandation factuelle : ne misez pas sur un report hypothétique pour retarder votre préparation. Les entreprises qui attendront le dernier moment devront traiter l’EUDR en urgence, avec des coûts et des risques supérieurs. Les entreprises qui structurent leur conformité dès maintenant bénéficient d’un temps de mise en œuvre confortable et transforment cette contrainte en avantage commercial.
Sanctions en cas de non-conformité :
- amendes pouvant atteindre 4% du chiffre d’affaires annuel dans l’Union européenne
- confiscation des marchandises non conformes
- exclusion temporaire des marchés publics et des financements publics
- interdiction temporaire ou permanente de mise sur le marché
Les autorités compétentes de chaque État membre effectueront des contrôles annuels couvrant au minimum 9% des opérateurs (1% pour pays à faible risque, 3% pour risque standard, 9% pour risque élevé).
Trois obligations concrètes — ce que vous devrez prouver
L’EUDR impose aux opérateurs de mettre en place un système de diligence raisonnée comprenant trois éléments :
1. Collecte d’informations
Vous devez rassembler et conserver des informations détaillées pour chaque lot de produit :
- Description du produit avec sa catégorie et quantité
- Pays de production et coordonnées GPS de toutes les parcelles où la matière première a été produite (géolocalisation polygone pour parcelles >4 hectares, coordonnées centrales pour parcelles <4 hectares)
- Date de production ou d’abattage (pour le bois)
- Preuve que les parcelles n’ont pas fait l’objet de déforestation ou dégradation forestière après le 31 décembre 2020 (images satellites, photos aériennes, attestations locales vérifiables)
- Preuve de conformité à la législation du pays de production (droits d’usage des terres, droits de l’homme, droits des peuples autochtones, droit du travail)
- Informations sur les fournisseurs et clients à qui vous vendez dans l’UE
Pour les producteurs de café réunionnais exportant vers l’Europe, cela signifie cartographier précisément vos parcelles et prouver qu’elles étaient déjà cultivées avant 2021. Pour les importateurs de bois, cela implique d’exiger ces informations de vos fournisseurs étrangers.
2. Évaluation des risques
Vous devez évaluer le risque de non-conformité de vos produits en fonction de :
- la classification du pays d’origine (faible / standard / élevé) établie par la Commission européenne
- la présence de déforestation ou dégradation dans la région
- les préoccupations concernant le respect de la législation locale
- la complexité de la chaîne d’approvisionnement
- le risque de mélange avec des produits non conformes
Si votre évaluation identifie un risque non négligeable, vous devez passer à l’étape suivante.
3. Mesures d’atténuation
Si des risques sont identifiés, vous devez mettre en œuvre des mesures pour les réduire à un niveau négligeable :
- demander des informations supplémentaires ou des audits indépendants
- effectuer des visites sur site
- mettre en place des procédures de traçabilité renforcées
- collaborer avec des tiers vérificateurs
Déclaration de diligence raisonnée : Une fois ces trois étapes complétées, vous devez soumettre une déclaration via le système TRACES (plateforme numérique européenne) avant chaque mise sur le marché. Cette déclaration atteste que vous avez exercé votre diligence raisonnée et que le produit est conforme.
Les opérateurs hors TPE/PME doivent également publier un rapport annuel décrivant leur système de diligence raisonnée et les mesures prises pour respecter leurs obligations.
Comment structurer votre conformité EUDR en quatre étapes
Étape 1 : Identifier précisément votre statut dans la chaîne
Déterminez si vous êtes « opérateur » (première mise sur le marché UE ou exportation depuis l’UE), « négociant » (achat/vente sans changement de propriétaire), ou hors champ d’application.
Action concrète : Listez tous vos produits contenant les sept matières premières visées. Pour chaque produit, identifiez à quel moment il entre sur le marché UE ou en sort. Si vous êtes le premier maillon de cette entrée/sortie, vous êtes opérateur et devez mettre en place le système complet.
Étape 2 : Cartographier votre chaîne d’approvisionnement actuelle
Remontez la chaîne jusqu’aux parcelles de production. Identifiez quels fournisseurs peuvent vous fournir les coordonnées GPS et les preuves de non-déforestation, et lesquels ne le peuvent pas.
Action concrète : Contactez vos fournisseurs directs avec une demande explicite : coordonnées GPS des parcelles, preuve de non-déforestation post-2020, conformité à la législation locale. Évaluez leur capacité de réponse. Pour les fournisseurs incapables de fournir ces éléments, commencez à identifier des alternatives conformes.
Pour les producteurs réunionnais : Utilisez les outils de cadastre disponibles (Géoportail, cadastre départemental) pour obtenir les coordonnées GPS précises de vos parcelles. Rassemblez les preuves visuelles (photos aériennes historiques, attestations communales) montrant que vos terres étaient cultivées avant 2021.
Étape 3 : Créer votre système documentaire de diligence raisonnée
Structurez la collecte et l’archivage des informations requises. Ce système doit être pérenne et permettre une mise à jour au moins annuelle.
Action concrète : Créez un tableau de suivi par produit avec les colonnes : Nom du produit, Fournisseur, Pays d’origine, Coordonnées GPS parcelles, Date de production, Documents de preuve (non-déforestation, légalité), Évaluation du risque, Mesures d’atténuation si nécessaire. Ce tableau doit être actualisé pour chaque nouveau lot.
Désignez un responsable interne de la conformité EUDR (même à temps partiel) qui maîtrise ce système et peut répondre en cas de contrôle.
Étape 4 : Préparer la soumission de déclarations via TRACES
Le système TRACES est la plateforme officielle pour soumettre vos déclarations de diligence raisonnée. La Commission européenne met à disposition des guides utilisateurs et des formations en ligne.
Action concrète : Créez votre compte opérateur sur TRACES dès maintenant (environnement de formation disponible sur https://acceptance.eudr.webcloud.ec.europa.eu/tracesnt/). Familiarisez-vous avec l’interface et le format de déclaration. Testez une déclaration fictive pour identifier les informations manquantes dans votre système actuel.
Fréquence de déclaration : Une déclaration est requise pour chaque lot mis sur le marché ou exporté. Anticipez la charge administrative si vos volumes sont importants.
Ce qui se joue vraiment : la traçabilité comme standard commercial
L’EUDR est un règlement européen, mais ses effets dépassent largement l’Europe. Les acheteurs internationaux — y compris dans les pays tiers — commencent à exiger les mêmes preuves de traçabilité pour sécuriser l’ensemble de leurs chaînes d’approvisionnement.
Pour les entreprises réunionnaises, la conformité EUDR devient donc un différenciateur commercial, pas seulement une obligation réglementaire. Les producteurs de café bourbon pointu qui peuvent prouver l’origine géolocalisée et la conformité environnementale renforcent leur positionnement premium. Les transformateurs qui maîtrisent leur traçabilité bois ou cacao sécurisent leurs débouchés européens face à une concurrence qui devra sortir du marché.
L’enjeu est de traiter cette réglementation comme une structuration de fond — cartographie, documentation, processus — plutôt que comme une formalité administrative à externaliser. Les entreprises qui internalisent la conformité EUDR se rendent autonomes. Celles qui délèguent intégralement à un prestataire créent une dépendance coûteuse.
Notre rôle chez Novéthica est de clarifier les obligations, documenter les preuves nécessaires, et transférer les outils pour que vous puissiez piloter cette conformité en interne. Votre succès se mesure à votre capacité à continuer sans nous.
Sources et ressources
Règlement (UE) 2023/1115 relatif à la déforestation (Journal officiel de l’UE, 9 juin 2023)
Proposition de modification du règlement EUDR (Commission européenne, 21 octobre 2025)
Mandat de négociation du Conseil européen (19 novembre 2025)
Document d’orientation de la Commission européenne sur l’EUDR (avril 2025)
Plateforme TRACES pour les déclarations de diligence raisonnée : https://eudr.webcloud.ec.europa.eu/tracesnt/
Guide utilisateur TRACES (disponible en français)
Stratégie nationale de lutte contre la déforestation importée : https://www.deforestationimportee.ecologie.gouv.fr/