ÉTAPE 1 — LE DÉFI
La situation
Vous recevez un e-mail de votre client européen. Objet : Demande de données carbone ffournisseurs.
Pièce jointe : un questionnaire de 40 lignes avec des termes que vous n’avez jamais vus. Scope 3, facteurs d’émission, GHG Protocol, catégorie 4 « transport amont »…
Vous relisez trois fois. Vous ne comprenez pas la moitié des questions. Vous vous dites que c’est compliqué, que ça va prendre du temps, que vous n’avez pas les compétences en interne.
Première tentation : ignorer le mail et espérer qu’ils oublient.
Deuxième tentation : répondre n’importe quoi pour gagner du temps.
Les deux sont des erreurs.
Le vrai risque
Vos clients européens ne vous demandent pas ces données par curiosité. Ils y sont légalement obligés.
La directive CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) impose aux grandes entreprises européennes de mesurer et de publier l’ensemble de leurs émissions de gaz à effet de serre — y compris celles générées par leurs fournisseurs. C’est ce qu’on appelle le « Scope 3 ».
En clair : quand vous leur livrez un produit, les émissions de transport de ce produit entrent dans leur bilan carbone. De plus, ils ont besoin de vos chiffres pour compléter les leurs.
Si vous ne répondez pas, ou si vous répondez de manière inexploitable, deux scénarios possibles :
- Ils estiment vos émissions à votre place — souvent avec des facteurs par défaut qui vous désavantagent.
- Ils vont voir un fournisseur capable de leur fournir ces données.
La difficulté supplémentaire quand on exporte depuis une île
Soyons honnêtes : exporter depuis La Réunion, c’est 8 000 à 10 000 km de mer avant d’arriver en Europe.
Un produit fabriqué ici aura mécaniquement une empreinte transport supérieure à un produit fabriqué en métropole ou en Europe de l’Est. C’est la géographie. On n’y peut rien.
Les outils de calcul carbone standard sont conçus pour des configurations continentales : trajets routiers courts, chaînes logistiques denses, multiples options de transport. Ils présupposent des distances et des flux qui ne correspondent pas à notre réalité insulaire.
Le risque : être pénalisé non pas parce que vos pratiques sont mauvaises, mais parce que vous êtes loin.
ÉTAPE 2 — LE CADRE
Ce qu’on vous demande vraiment
Le Scope 3 couvre toutes les émissions indirectes de gaz à effet de serre — c’est-à-dire celles qui ne proviennent pas directement de votre activité, mais sont générées en amont (vos achats, vos fournisseurs) et en aval (l’utilisation de vos produits, leur fin de vie).
Le Scope 3 représente généralement 70 à 90% de l’empreinte carbone totale d’une entreprise. C’est pourquoi la CSRD oblige les grandes entreprises à le mesurer.
Dans votre cas d’exportateur, ce qui intéresse votre client, c’est principalement la catégorie 4 du Scope 3 : le « transport et distribution amont ». Autrement dit : les émissions générées pour acheminer vos produits jusqu’à lui.
Les trois composantes du transport à documenter
- Le transport maritime (votre poste principal)
C’est le cœur de votre empreinte transport. Le maritime est le mode le moins émetteur par tonne.kilomètre, mais la distance compense : 8 000 km, ça pèse.
Ce dont vous avez besoin :
- La route maritime exacte (avec les escales éventuelles)
- Le type de navire (porte-conteneurs, vraquier, etc.)
- Le poids de votre marchandise
Facteur d’émission de référence (source Ademe) : environ 0,011 kg CO2e par tonne.kilomètre pour un porte-conteneurs.
- Le transport aérien (si applicable)
Le fret aérien émet environ 50 fois plus par tonne.kilomètre que le maritime. Si vous y avez recours (produits frais, urgence, échantillons), il faut le documenter séparément.
Facteur d’émission de référence : environ 0,5 kg CO2e par tonne.kilomètre.
Conseil : ne cachez pas l’aérien, mais expliquez-le. « 5% de nos expéditions sont réalisées par avion pour des raisons de fraîcheur produit » est une information honnête et compréhensible.
- Le transport routier (pré et post-acheminement)
N’oubliez pas les « bouts de chaîne » :
- Pré-acheminement : votre site de production → Port de La Réunion
- Post-acheminement : Port d’arrivée en Europe → site de votre client
Facteur d’émission routier : environ 0,1 kg CO2e par tonne.kilomètre (camion > 16 tonnes).
Ces trajets sont courts comparés au maritime, mais ils doivent figurer dans votre calcul pour être complet.
La question des Incoterms
Point important : la responsabilité contractuelle (FOB, CIF, DDP…) ne détermine pas qui comptabilise les émissions.
Même si vous vendez en FOB (c’est-à-dire que l’acheteur prend en charge le transport à partir du port), votre client a besoin de connaître l’empreinte carbone complète du produit livré — pas seulement la partie dont il est contractuellement responsable.
Ce qu’il vous demande : l’empreinte totale de la livraison, de votre usine à son entrepôt. Peu importe qui paie le transport.
La réalité Océan Indien
À La Réunion, plusieurs facteurs compliquent (ou simplifient) le calcul :
- Peu de lignes maritimes directes : la plupart des navires font escale (Singapour, Suez), ce qui allonge la route réelle
- Massification limitée : les volumes exportés sont souvent insuffisants pour remplir un conteneur, ce qui complique le calcul au prorata
- Avantage : votre transitaire local connaît ces routes par cœur et peut vous fournir les données exactes
ÉTAPE 3 — L'ACTION
3 étapes pour répondre à votre client
Étape 1 : Collecter les données auprès de votre transitaire
Votre transitaire est votre meilleur allié. Il dispose de toutes les informations dont vous avez besoin.
Appelez-le et demandez :
- La route maritime exacte pour vos dernières expéditions (avec escales)
- Le type et la taille du navire utilisé
- Un « certificat carbone » ou une « déclaration d’émissions transport » — de plus en plus de transitaires proposent ce service
Si votre transitaire ne peut pas vous fournir de certificat, demandez-lui au minimum la distance réelle parcourue. Vous ferez le calcul vous-même.
Étape 2 : Faire le calcul
La formule est simple :
Émissions (kg CO2e) = Distance (km) × Poids (tonnes) × Facteur d’émission
Exemple :
Vous exportez 15 tonnes de produits vers Marseille.
- Distance maritime : 8 000 km (La Réunion → Marseille via Suez)
- Poids : 15 tonnes
- Facteur d’émission porte-conteneurs : 0,011 kg CO2e / tonne.km (source Ademe)
Calcul maritime : 8 000 × 15 × 0,011 = 1 320 kg CO2e
Ajoutez le pré-acheminement (50 km en camion) : 50 × 15 × 0,1 = 75 kg CO2e
Ajoutez le post-acheminement (200 km en camion) : 200 × 15 × 0,1 = 300 kg CO2e
Total : 1 695 kg CO2e, soit environ 1,7 tonne CO2e pour votre livraison.
Rapporté au poids : 113 kg CO2e par tonne de produit livré.
Étape 3 : Présenter le résultat de manière contextualisée
Ne balancez pas juste un chiffre. Contextualisez.
Exemple de formulation à envoyer à votre client :
« Les émissions de transport de cette livraison sont de 1,7 tonne CO2e pour 15 tonnes livrées (113 kg CO2e/tonne). Cette empreinte inclut le pré-acheminement routier, le transport maritime La Réunion — Marseille, et le post-acheminement jusqu’à votre site. L’éloignement géographique de notre territoire insulaire (8 000 km) explique la part prépondérante du maritime. Nous optimisons cette empreinte par la massification des envois et le recours systématique au transport maritime (vs aérien). Méthodologie : facteurs Ademe, distances réelles fournies par notre transitaire. »
Cette réponse fait quatre choses essentielles :
- Elle donne le chiffre (crédibilité)
- Elle explique la méthodologie (traçabilité)
- Elle contextualise la contrainte insulaire (honnêteté)
- Elle montre vos efforts d’optimisation (responsabilité)
Les preuves à conserver pour les audits
Votre client peut vous demander de justifier vos chiffres. Conservez :
- Les connaissements maritimes (bill of lading) indiquant les routes
- Les factures de transport
- Vos calculs détaillés (un simple tableur Excel suffit)
- La source des facteurs d’émission utilisés (lien vers la base Ademe)
- Les certificats carbone de votre transitaire si disponibles
Les erreurs à éviter
- Ne pas répondre — c’est la pire option. Votre client estimera à votre place, ou ira voir ailleurs.
- Inventer un chiffre — si on vous demande votre méthodologie lors d’un audit, vous serez coincé.
- Attendre d’avoir un calcul parfait — une estimation documentée avec une méthodologie claire vaut mieux qu’un silence.
- S’excuser d’être loin — expliquez la contrainte, ne vous justifiez pas. La distance est un fait, pas une faute.
- Oublier les trajets terrestres — le pré et post-acheminement font partie de l’empreinte totale.
Ce qu'il faut retenir
Le calcul d’empreinte carbone transport n’est pas une science exacte. Personne ne vous demande la perfection.
Ce qu’on vous demande : une estimation crédible, documentée, avec une méthodologie explicable. C’est atteignable en quelques heures de travail avec votre transitaire.
Votre éloignement géographique est une réalité structurelle que vous ne pouvez pas changer. Mais vous pouvez montrer que vous la gérez intelligemment : choix du maritime plutôt que l’aérien, massification des envois, optimisation des routes.
Le vrai risque n’est pas d’avoir une empreinte élevée. C’est de ne pas savoir la documenter.
La Lucidité Durable
Face à ces demandes croissantes, la tentation est grande de minimiser ses chiffres ou de noyer le poisson dans des formulations vagues.
C’est une erreur. Vos clients — et leurs auditeurs — préfèrent un chiffre honnête avec une méthodologie claire qu’une approximation flatteuse invérifiable.
La transparence sur vos contraintes (l’insularité) et vos efforts (l’optimisation) est votre meilleur argument. C’est ce qu’on appelle la Lucidité Durable : communiquer ce qui est vrai, documentable, et vérifiable.
Aller plus loin
Ce calcul transport n’est qu’une partie des données ESG que vos clients peuvent vous demander. Politique environnementale, conditions de travail, éthique des affaires, achats responsables… Les questionnaires EcoVadis, Sedex ou les grilles internes couvrent un périmètre plus large.
Mais le transport est souvent le premier sujet abordé — et le plus simple à documenter. C’est un bon point de départ.