Aucune facture carbone en 2026, et c’est justement le piège : l’année n’est pas creuse, elle sert à préparer la donnée que vous déclarerez et règlerez en 2027. Voici le programme, et ce qu’il change pour une entreprise du BTP réunionnais.
Le faux répit
Le MACF est entré dans sa phase définitive le 1er janvier 2026, et pourtant, cette année, vous ne payez rien. Aucun certificat à acheter, aucune déclaration à remettre à l’administration. De quoi croire que le sujet peut attendre. C’est exactement l’erreur à ne pas commettre.
2026 n’est pas une année creuse, c’est l’année de préparation. Ce que vous mesurez maintenant, vous le déclarerez et le réglerez en 2027. Ce que vous négligez maintenant, vous le paierez au prix fort, dans l’urgence, sur des marchés déjà signés.
Le calendrier, noir sur blanc
Posons les dates, parce que tout l’enjeu tient dans leur enchaînement.
En 2026, vous collectez les données d’émissions de vos importations. Aucune obligation de reporting externe cette année.
Le 1er février 2027, la vente des certificats MACF ouvre, sur la plateforme centrale européenne.
Au plus tard le 30 septembre 2027, vous remettez votre première déclaration annuelle, qui porte sur l’année 2026, et vous restituez les certificats correspondants.
Et à partir de 2027, une règle de vigilance s’ajoute : à la fin de chaque trimestre, il faut détenir des certificats couvrant une part de ses émissions de l’année en cours, au moins la moitié depuis la simplification. En clair : 2026, on mesure ; 2027, on déclare et on paie.
Ce que mesurer veut dire, concrètement
« Collecter les données » sonne vague. Voici ce que c’est. Pour chaque matériau, il faut connaître ses émissions incorporées : la quantité de CO2 dégagée pour le produire, exprimée en tonnes de CO2 par tonne de produit, au niveau de l’usine qui l’a fabriqué.
Cela couvre deux choses. Les émissions directes, celles du procédé de fabrication lui-même. Et, pour certains produits, les émissions indirectes, liées à l’électricité consommée pour produire. Ce ne sont pas des moyennes générales : c’est la donnée réelle de l’installation d’où sort votre acier ou votre ciment.
Et la même marchandise peut porter des émissions très différentes selon la façon dont elle a été produite. Un acier issu d’un haut-fourneau classique est bien plus émissif qu’un acier de four électrique fabriqué à partir de ferraille recyclée. C’est pourquoi la donnée réelle de l’installation compte tant : selon le cas, elle peut jouer fortement en votre faveur, ou contre vous.
Cette donnée vient de vos fournisseurs, et elle se vérifie
Et là est le vrai travail de 2026 : cette donnée, vous ne l’avez pas. Elle est chez le producteur, à l’étranger. L’obtenir suppose de la lui demander, selon un plan de suivi, puis de la faire certifier par un vérificateur accrédité indépendant. Depuis 2026, toute donnée réelle déclarée doit être vérifiée.
Le MACF crée donc une relation nouvelle entre vous et vos fournisseurs : vous avez besoin de leurs chiffres, et de chiffres vérifiés. Cela ne se met pas en place en quelques semaines, d’où l’intérêt de s’y prendre cette année plutôt que la veille de l’échéance.
Dans la pratique, ce n’est pas toujours simple. Votre fournisseur n’a peut-être pas de plan de suivi de ses émissions, ne tient pas ces chiffres, ou hésite à les communiquer. Il faut donc engager la discussion tôt, parfois l’inscrire dans vos conditions d’achat, sans oublier que les vérificateurs accrédités, encore peu nombreux, seront d’autant plus sollicités que l’échéance approchera. Autant de raisons de ne pas attendre.
L’alternative existe, mais elle coûte. Faute de donnée réelle, ce sont les valeurs par défaut qui s’appliquent, volontairement élevées et majorées. Mesurer, c’est donc aussi éviter de payer le tarif fort par simple manque d’information.
Mais la donnée réelle a elle aussi un prix : la vérification par un organisme accrédité se compte en milliers, voire en dizaines de milliers d’euros par site de production. Le bon choix n’est donc pas automatique. Sur de faibles volumes, payer la valeur par défaut, plus chère à la tonne, peut revenir moins cher que de faire vérifier ses fournisseurs. Au-delà d’un certain volume, c’est l’inverse. C’est un calcul à poser, matériau par matériau, et c’est précisément le genre d’arbitrage qu’on a le temps de faire à froid en 2026.
Qui doit faire ce travail, à La Réunion
Reste à savoir si ce travail vous incombe directement.
Si vous importez vous-même vos matériaux, au-delà de 50 tonnes par an, vous êtes le déclarant. C’est à vous de construire, dès 2026, cette chaîne de données avec vos fournisseurs étrangers, et de demander le statut de déclarant MACF autorisé. Ce statut s’obtient sur le registre MACF, auprès de la direction générale de l’énergie et du climat. La fenêtre pour 2026 était fixée au 31 mars : si vous importez en direct et ne l’avez pas encore fait, vous êtes déjà en retard, et la régularisation devient urgente.
Si vous achetez à un distributeur local, c’est lui le déclarant. Mais ne refermez pas le dossier trop vite : demandez-lui ce qu’il prépare. S’approvisionne-t-il en donnée réelle, ou se rabattra-t-il sur les valeurs par défaut majorées ? Dans le second cas, c’est un surcoût plus lourd qui finira dans le prix qu’il vous facture, sans que vous l’ayez vu venir.
Par où commencer en 2026
Concrètement, quatre pas suffisent à démarrer. D’abord, faire la liste de vos matériaux concernés, ciment, acier, aluminium, et des volumes que vous importez, ou que votre filière importe pour vous. Ensuite, déterminer votre situation : importateur direct au-delà de 50 tonnes, donc déclarant, ou acheteur auprès d’un distributeur. Puis ouvrir le dialogue, avec vos fournisseurs ou votre distributeur, sur la donnée d’émissions, réelle autant que possible. Enfin, trancher, matériau par matériau, entre la donnée réelle à obtenir et la valeur par défaut que vous subirez.
Rien de tout cela n’exige de débourser quoi que ce soit en 2026. Mais tout cela prend du temps, et c’est précisément ce que 2026 vous offre : le temps de faire les choses dans l’ordre, avant que l’échéance ne décide à votre place.
Pourquoi le faire maintenant, même sans payer
Pourquoi se donner cette peine en 2026, alors que la facture n’arrive qu’en 2027 ? Pour trois raisons, et elles pèsent doublement à La Réunion.
D’abord, anticiper le surcoût dans vos chiffrages. Les prix de 2026 ne le reflètent pas encore, ceux de 2027 le feront. Une entreprise qui signe en 2027 des marchés calculés sur les coûts d’hier rogne sa propre marge sans s’en rendre compte.
Ensuite, ne pas découvrir la donnée dans l’urgence au moment de déclarer. Une chaîne de données fournisseurs, vérifiée, se construit sur des mois, pas sur un trimestre.
Enfin, armer la demande d’exonération. Les organisations professionnelles défendent une dérogation au MACF pour les régions ultrapériphériques ; cette demande pèse d’autant plus qu’elle s’appuie sur des chiffres réels, les vôtres, et non sur des estimations.
Et si vous ne faites rien ?
Reste la question que tout dirigeant se pose ensuite : et si on ne fait rien ?
Le MACF n’est pas une formalité sans conséquence. Un déclarant autorisé qui ne restitue pas ses certificats encourt une pénalité calée sur celle du marché carbone européen, de l’ordre de 100 euros par tonne manquante, indexée. Pour qui importe sans être en règle, elle grimpe de trois à cinq fois, soit 300 à 500 euros par tonne. Et surtout, payer l’amende ne vous libère pas de l’obligation : vous devez quand même acheter et restituer les certificats correspondants.
La récidive, elle, peut coûter le statut de déclarant lui-même, c’est-à-dire le droit de continuer à importer. Pour une entreprise dont les chantiers dépendent de matériaux importés, c’est toute la chaîne d’approvisionnement qui se bloque.
Autrement dit, le travail de 2026 n’est pas optionnel. Il est simplement moins cher, et moins douloureux, fait à temps.
Sources
- Carbon Border Adjustment Mechanism, Commission européenne : https://taxation-customs.ec.europa.eu/carbon-border-adjustment-mechanism_en
- Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, Douane française : https://www.douane.gouv.fr/dossier/mecanisme-dajustement-carbone-aux-frontieres-macf
- Simplification du MACF, calendrier et seuils, Douane française : https://www.douane.gouv.fr/actualites/simplification-du-macf-quelles-consequences-sur-les-demandes-de-statut-de-declarant-macf
- EU adopts simplifications of CBAM rules (échéance 30 septembre 2027, règle trimestrielle), ICAP : https://icapcarbonaction.com/en/news/eu-adopts-simplifications-cbam-rules-ahead-compliance-phase-starting-2026
- Émissions incorporées, monitoring et vérification, CBAM Guide : https://cbamguide.com/compliance/embedded-emissions/
- Surcoût BTP et dérogation pour les RUP, CPME : https://www.cpme.fr/espace-presse/communiques-de-presse/le-mecanisme-dajustement-carbone-aux-frontieres-macf-la-cpme-demande-une-exemption-pour-les-regions-ultraperipheriques-rup
- Pénalités, règlement (UE) 2023/956 article 26, EUR-Lex : https://eur-lex.europa.eu/eli/reg/2023/956/oj/eng
- Demander le statut de déclarant et accéder au registre MACF, Douane française : https://www.douane.gouv.fr/demarche/acceder-au-registre-macf